Harlequin - Just Married de Laura Whright



Harlequin - Just Married de Laura Whright
— Une épouse… C’est la seule solution.
C.K. Tanner haussa les épaules. Quelle idée farfelue !
— Vous êtes viré ! lâcha-t il, bougon, sans même lever les yeux.
Jeff Rhodes arbora un large sourire.
— Vous ne pouvez pas me virer. Je vous suis bien trop précieux… Comme D.R.H. et comme ami…
Déposant un fax sur le bureau de son patron, il poursuivit :
— Et c’est à ce double titre que je m’exprime. Oui, je ne vois pas d’autre option… Frank Swanson cherche un homme honnête et vertueux — le genre bon père de famille. Si vous tenez vraiment à acquérir les Confiseries Swanson, vous devez vous dénicher une madame Tanner au plus vite.
Pivotant lentement sur son fauteuil en cuir, Tanner embrassa du regard l’immense baie vitrée. De son bureau, situé au trentième étage, il jouissait d’une vue panoramique sur Los Angeles — contre laquelle venait buter l’océan… En ce mercredi d’octobre, un ciel limpide régnait sur la ville ; un soleil sans voile la chauffait…
Il s’était manifestement bercé d’illusions en imaginant que le rachat de cette société serait une simple formalité. Bon sang, ce contretemps n’allait tout de même pas l’arrêter ! Il n’était pas dans son caractère de capituler devant l’adversité. Bien au contraire, les challenges le stimulaient… Il voulait les Confiseries Swanson, il les aurait, point final !
Jeff, néanmoins, était dans le vrai. Il ne gagnerait pas s’il n’acceptait pas de faire des concessions, de revoir ses stratégies habituelles. Cette fois, il devrait aborder autrement les négociations…
Vendredi matin, il s’était envolé pour Minneapolis. Dernier candidat à se présenter dans la course au rachat de Swanson, il avait eu l’honneur de visiter l’usine, d’en apprécier les infrastructures et avait également fait la connaissance du père de la société, vrai génie du chocolat…
— J’ai eu une petite conversation avec Harrison, ce matin, dit Jeff, arrachant Tanner à ses pensées.
Instinctivement, celui-ci fronça les sourcils. Mitchell Harrison jouissait, comme lui-même, d’une réputation d’homme d’affaires impitoyable. Lui aussi avait jeté son dévolu sur Swanson et était prêt à surenchérir pour parvenir à ses fins. La propre société de confiserie d’Harrison était depuis toujours rivale de Swanson et Mitchell, en rachetant son concurrent de toujours, escomptait bien obtenir du même coup le quasi-monopole de ce secteur dans l’Etat. Or, ce cher Harrison, divorcé trois fois, passait dans toute la ville pour un incorrigible coureur de jupons. Et d’après la rumeur, Swanson semblait peu goûter ce genre de travers. On racontait même qu’il refuserait de traiter avec Harrison, quelle que fût son offre. Oui, le roi du chocolat paraissait extrêmement soucieux de moralité…
Jeff s’éclaircit la gorge.
— Dans l’éventualité où vous parviendriez à vous entendre avec Swanson, reprit-il, Harrison se déclare prêt à vous racheter la société pour une fort jolie somme.
— Je dois encore réfléchir à tout cela, marmonna Tanner entre ses dents.
Il se gratta le front, perplexe. A quoi donc se proposait-il de réfléchir ? Acheter, revendre, c’était bien là son credo, la méthode qui avait fait de lui l’un des hommes les plus puissants de la Cité des Anges. Alors ? Eh bien, dans ce cas précis, acheter à un homme le bien de toute une vie de labeur pour le revendre au plus offrant — à un individu qui en l’occurrence ne visait qu’à dissoudre la société —, eh bien oui, cette idée lui répugnait.
Quarante années durant, Frank Swanson avait tout sacrifié à l’entreprise qu’il avait créée de ses propres mains. Aujourd’hui sur le point de se retirer, il ne pouvait espérer transmettre le flambeau : ses deux grandes filles, mariées et mères de famille, n’avaient aucune vocation pour le management. Et Swanson, visiblement, ne se résoudrait à céder son affaire qu’à un homme cultivant les mêmes principes que lui, partageant les mêmes valeurs…
Tanner se massa doucement la tempe. Que n’était-il un homme normal, dûment marié et bon père de famille ? Ce destin-là n’était pas pour lui… Et comment aurait il¬ pu l’être ? Car comment pouvait-on ainsi s’engager pour la vie, avec quelqu’un qui, forcément, un jour ou l’autre… Non, contracter un tel marché était un pari bien trop aléatoire sur l’avenir…
Il avait sur le sujet des opinions bien tranchées.
Nonobstant, si le fait de brandir une épouse comme on montre patte blanche servait à faire pencher, dans l’affaire Swanson, la balance en sa faveur… La fin ne justifiait-elle pas les moyens ?
— Euh, bien… Une épouse, certes, maugréa-t il. Mais qui donc ?
— J’avais songé à Olivia… suggéra Jeff.
— Non, impossible.
— Karen ?
— Trop agressive.
— Et cette actrice que vous fréquentez… ?
— Elle ne sait parler que de liposuccion et de régimes amaigrissants ! ricana Tanner en se levant.
Il avança jusqu’au bar et se servit un verre d’eau.
— En réalité, aucune de mes amies féminines n’a le bon profil… Il me faut une femme toute simple, aimable et douce, d’une élégance sobre. Cultivée mais surtout pas snob.
— Le portrait même de ces dames de Los Angeles ! ironisa Jeff. Et où donc peut se cacher cette perle ? A la bibliothèque, peut-être… ?
— C’est une idée…
Jeff réfléchit un moment en silence puis soudain :
— Il ne sera peut-être pas utile, dit-il, de vous donner cette peine… Il se pourrait en effet que l’oiseau rare niche plus près de vous…
— C’est-à-dire ?
— Au service courrier, en bas. Ma secrétaire m’a appris que ces demoiselles seraient prêtes à tout pour un seul regard de vous… Enfin toutes sauf une — toujours d’après ma secrétaire.
Tanner s’assit sur un coin de bureau, amusé. Sacré Jeff, toujours au courant de ce qui se tramait dans les couloirs de Tanner Enterprises !
— Tiens donc… Et comment se nomme cette exception ?
— Abby quelque chose, répondit Jeff.
L’image furtive d’une superbe rousse aux yeux verts traversa alors l’esprit de Tanner. Polie et timide, la jeune femme en question, qui chaque jour lui apportait son courrier, fuyait obstinément son regard… tandis que la majorité de ses semblables l’assaillait d’œillades énamourées. Mal fagotée, engoncée dans des vêtements tristes et stricts, elle donnait l’impression de vouloir dissimuler tout ce qui aurait été susceptible d’attirer l’attention d’un homme. Tanner n’était cependant pas dupe et à l’observation de certains signes, il s’était même pris à déplorer qu’un corps si fabuleux fut perdu pour la cause masculine… sans plus s’interroger, du reste : ce type de femmes littéralement défigurées par leurs principes et leur rigueur ne l’avait jamais intéressé.
— Vous savez, patron, elle serait parfaite…
— Parfaite pour quoi ?
— Pour tenir le rôle de votre épouse ! C’est une jeune femme très douce, simple et courtoise… Et elle ne risque pas de vouloir profiter de la situation ! Chacun sait qu’elle ne vous supporte pas…
Jeff éclata de rire.
— Enfin une femme qui résiste au grand C.K. Tanner ! Rien que pour cette raison, je pourrais en tomber amoureux moi-même…
Tanner se renfrogna :
— Retournez travailler avant que je ne vous vire pour de bon.
Jeff, en riant, gagna la porte.
— D’accord, d’accord. Je pensais tout haut, c’est tout… Vous n’avez pas besoin de mon aide. Vous saurez bien vous débrouiller tout seul… Bonne chasse !
— Disparaissez ! rugit Tanner comme la porte se refermait.
Se débrouiller tout seul ? Il s’enfonça dans son fauteuil, sceptique. Comment convaincre une femme qui ne l’aimait pas de jouer les épouses aimantes et attentionnées ? Bah… Ce n’était là, après tout, qu’un détail de peu d’importance. Il ne cherchait qu’une associée, une partenaire ; elle ne jouerait qu’un rôle mineur et autant que possible muet à côté de lui. A bien y réfléchir, qu’elle ne le portât pas dans son cœur présentait même un avantage certain. Une fois le marché avec Swanson conclu, le divorce serait accueilli avec joie…
Et puis ce n’était pas l’une de ses employées qui allait lui faire peur !
Nerveux, Tanner s’empara d’un parapheur, qu’il entreprit de feuilleter dans l’attente du courrier du jour.
Le Boléro de Ravel mixé à la sauce funky passait et repassait en boucle dans l’immense salle aseptisée du service courrier de Tanner Enterprises. Poussant un chariot débordant de paquets et de lettres, Abby Mac Grady slalomait adroitement entre les différents bureaux qui se présentaient sur son chemin, marmonnant des excuses quand, de temps à autre, elle en heurtait un.
— Hé ! Salue donc mon prince charmant ! l’interpella Dixie Watts depuis la salle de tri. Et rappelle-lui… que je termine à 19 heures !
Tenant à la main un plateau où s’amoncelaient les gobelets de plastique qui faisaient office de tasses de café, Janice Miggs l’apostropha à son tour :
— Et comme il change de partenaire chaque semaine, dis-lui que je suis disponible vendredi prochain.
— Chaque semaine ? s’exclama Mary Larson en riant. Toutes les heures, voyons ! N’empêche, Abby, je suis libre pour l’heure qui lui conviendra !
— Cessez de la taquiner ! intervint Alice Balton. Vous connaissez les sentiments d’Abby à l’égard de notre patron…
— Et elle connaît parfaitement les nôtres, rétorqua Dixie sur le ton de la plaisanterie.
Des rires fusèrent dans la salle. Certaines filles sifflèrent, d’autres frappèrent des mains. Devant ce brouhaha, John, responsable du service, se contenta de lever les yeux au ciel, résigné.
Un large sourire aux lèvres, Abby se faufila dans l’ascenseur avant de lancer :
— Heureusement que je suis là pour tempérer vos ardeurs, mesdames ! Car il ne vous mérite pas !
Les portes s’étant refermées, elle pressa sur le bouton du dernier étage. Déjà, son sourire s’était évanoui…
Si C.K. Tanner était bien l’homme le plus séduisant qu’elle ait jamais eu l’occasion de rencontrer, son arrogance l’excédait au-delà de toute expression… Monsieur n’avait que mépris pour ceux que ni la chance ni la naissance n’avaient introduit dans le rang des nantis. Depuis un an qu’elle lui apportait chaque matin son courrier, à peine lui avait-il adressé deux mots…
La raison pour laquelle elle vouait à son patron une aversion sans borne n’avait cependant rien à voir avec sa suffisance. En réalité, C.K. Tanner avait le malheur d’être le clone, version adulte, de Greg Houseman, l’ado craquant, et si fabuleusement riche, qui avait brisé son cœur de jeune fille pauvre et ravi sa virginité avant de la plaquer, sans autres formalités. Elle avait appris, à ses dépens, que les hommes de la trempe de C.K. Tanner pouvaient se montrer de parfaits gentlemen… comme d’impeccables rustres. C’était là une vérité qu’elle n’était pas prête d’oublier !
Bah… Elle se moquait, au fond, de ce fichu snob, de ce bourreau de travail qui, du haut de son trentième étage, semblait vouloir tout ignorer de ses semblables. Elle avait bien d’autres pensées en tête — et bien plus essentielles. Comme ce projet d’ouvrir prochainement sa propre école de dessin, grâce à ses économies prélevées sur le salaire de misère qu’elle recevait ici. Fort heureusement, son emploi du temps au service courrier lui laissait beaucoup de loisirs. Chaque jour, en effet, elle quittait la tour Tanner aux alentours de 14 heures…
Ses parents lui téléphonaient souvent, de plus en plus ces derniers temps, inquiets de voir leur fille entamer enfin une carrière digne de ce nom — et d’autant plus qu’ils ne disposaient pas, hélas, des fonds nécessaires pour lui donner un coup de pouce. Le centre municipal où elle enseignait actuellement ne proposait pas de programmes spécifiques à l’enfance et on lui avait fait poliment comprendre que si c’était là son ambition, elle n’était pas au bout de ses peines. Eh bien ! elle saurait patienter et se battre… Son rêve valait tous les efforts…
L’ascenseur émit une brève sonnerie. Machinalement, Abby poussa son chariot et s’engagea dans le couloir. Pas de boléro ni de valses viennoises, ici. On n’entendait jamais de musique au trentième étage — juste le ronronnement discret et studieux de voix sans visage derrière une enfilade de portes toujours closes. Quelques secondes plus tard, elle stoppa devant le bureau de M. Tanner. Affichant un sourire de convenance, elle recoiffa d’un geste de la main ces satanés cheveux roux qui refusaient depuis toujours de rester en place puis frappa discrètement à la porte.
— Entrez ! ordonna cette même voix rauque qui l’accueillait chaque matin depuis un an.
Sans attendre, Abby poussa la porte et entra dans la pièce.
— Bonjour, monsieur Tanner.
— Bonjour, repartit-il en levant les yeux sur elle, souriant.
Elle hésita, perplexe. Elle ne se souvenait certes pas l’avoir vu lui jeter un seul regard auparavant, encore moins la saluer d’un sourire. Les sourcils froncés, la gorge serrée, elle entreprit de disposer sur son bureau les enveloppes et plis divers qui lui étaient destinés, tout en s’efforçant d’ignorer le parfum épicé de son eau de toilette.
— Votre courrier, monsieur.
Son sourire s’élargit et, sur un ton éminemment sympathique :
— Merci, Abby.
Elle se figea aussitôt. Abby ? Il connaissait donc son nom ? Et pourquoi la regardait-il ainsi, avec ce sourire… charmeur, délicieux, conquérant ?
Les rustres, Abby, prends garde ! N’oublie pas les rustres.
— Bien… passez une excellente journée, monsieur.
Elle se détourna vivement et se hâta vers la porte.
Son élan fut brutalement brisé, la manche de son chemisier ayant malencontreusement accroché le rebord du chariot. Elle rit nerveusement, tira sur le tissu, tenta de se dégager… En vain. Agacée, elle tira encore, plus rudement cette fois — et son coude fit s’effondrer la pile du courrier sur le bureau. Elle se pencha pour rattraper les enveloppes ; sa manche se déchira alors dans un long craquement… Elle était perdue !
Elle s’affala de tout son long sur le parquet.
Le cœur battant à tout rompre et sans se départir de son sourire, elle rassembla le courrier épars et se releva. Elle surprit à cet instant dans les yeux de Tanner cet éclat froid qu’elle connaissait si bien… Oui, tout semblait rentré dans l’ordre, se dit-elle en s’époussetant. S’obligeant à des gestes posés, elle reconstitua la pile de courrier telle qu’elle se présentait avant sa pitoyable chute. Elle le fit avec une telle conviction qu’elle ne remarqua pas la tasse de café. Trop tard.
L’angoisse au ventre, elle fixa le liquide brunâtre qui se répandait sur le bureau.
— Oh, mon Dieu ! gémit-elle. Je vais nettoyer ça tout de suite…
— Ne vous alarmez pas.
Il s’était approché et, tout en sonnant la secrétaire, il la prit par les épaules.
— Helen, envoyez-moi un technicien de surface.
Perdant un moment conscience des lieux et de la situation, Abby leva les yeux sur lui. A le voir toujours assis, jamais elle n’avait réalisé qu’il était si grand. Malgré elle, elle se prit à l’étudier. Ses cheveux noirs mi-longs effleuraient le col de sa chemise blanche. C’était la première fois qu’elle le voyait de si près et à cette distance, elle lui trouvait soudain moins d’arrogance…
Pour être tout à fait honnête, avec ses traits fins et droits, cette bouche au dessin parfait et ses yeux couleur chocolat si intensément expressifs, il était indéniablement l’un des hommes les plus séduisants de la ville. D’ailleurs, Tanner faisait fréquemment la une des magazines et restait l’un des hôtes privilégiés des débats télévisés. On savait les femmes folles de lui, de son allure, de son sourire. Il portait le costume trois-pièces comme personne dans le monde des affaires et sa réussite faisait l’admiration de tous. Oui, Tanner était une star à Los Angeles.
Abby trouvait somme toute compréhensible que ses collègues de travail aient le béguin pour lui. Elle avait également la vague intuition qu’elle ferait bien mieux de prendre ses jambes à son cou et de quitter ce bureau sur-le-champ…
Elle ne fit pourtant pas le moindre geste.
Tanner la tenait toujours par les épaules et la scrutait maintenant avec intérêt.
— Tout va bien ?
Sa chaleur, son contact lui firent l’effet d’une décharge électrique. Elle frissonna et ne parvint à se ressaisir qu’au prix d’un immense effort.
— Je suis confuse, monsieur Tanner. Quelle maladroite je fais…
Il finit par la lâcher et enfin, elle respira plus librement.
— Ne vous inquiétez pas, dit-il, ce n’est rien.
Comme il retournait à son bureau, une femme du service nettoyage entra et commença à s’affairer. Quelques minutes plus tard, elle ressortait ; Abby, impatiente de battre en retraite, lui emboîta le pas. Pas question de rester une seconde de plus dans ce bureau à subir le courroux de Tanner. Car comme elle le connaissait, il n’allait pas se priver de réflexions acerbes. Qui sait, peut-être même envisageait-il de la congédier ?
— Je vous en prie, Abby, asseyez-vous un instant !
Elle s’immobilisa, interdite, et tourna lentement la tête. Il lui sourit une nouvelle fois, avec une évidente bienveillance. Elle songea incongrûment à la douceur de ses lèvres… et piqua un fard.
— Je peux vous dépanner avec une épingle de sûreté, dit-il en désignant la manche de son chemisier.
— Oh, non, inutile, s’empressa-t elle de répondre en inspectant le tissu. Ce n’est rien…
— J’insiste. Donnez-moi au moins le nom de la boutique où vous avez acheté ce chemisier… Je vous en ferai livrer un neuf d’ici une heure.
Abby se retint de pouffer. Le nom de la boutique ? Elle s’était offert ce petit chemisier pour 10 dollars à peine chez un vulgaire soldeur…
— Ce n’est pas nécessaire, reprit-elle. J’ai de quoi me changer, en bas, dans mon casier. Merci quand même.
Elle mentait. Hormis un paquet de chewing-gum et une paire de bas Nylon, il n’y avait rien dans son casier. Mais elle n’avait aucune envie de rentrer dans ces détails ; elle ne souhaitait pour l’heure que sortir de ce bureau avant que Tanner ne s’avise de lui signifier son congé. Car forcément, cela lui pendait au nez…
— Depuis combien de temps travaillez-vous pour moi, Abby ?
Hum ! Quelle manière élégante d’amener la conversation sur son licenciement !
— Un peu plus d’un an, monsieur.
Il s’assit plus confortablement et, désignant un siège face à lui :
— Pourquoi ne vous asseyez-vous pas un moment ? proposa-t il.
— Euh, eh bien…, bredouilla Abby. Oui, monsieur.
— J’aimerais m’entretenir avec vous de quelque chose…
Elle s’assit du bout des fesses sur le siège en cuir. Un ange passa… Alors, à bout de nerfs, elle craqua :
— Vous voulez me congédier, n’est-ce pas ? Je suis réellement navrée pour le café… Et puis, je ne suis pour rien dans le début d’incendie qui s’est déclaré au service courrier la semaine passée.
Elle crut voir briller dans ses yeux une lueur d’amusement — qui disparut bien vite.
— Je pars ce week-end pour le Minnesota, fit-il, afin de rencontrer le directeur d’une entreprise de confiserie. J’ai l’intention de racheter sa société…
Abby écarquilla les yeux. Pourquoi diable C.K. Tanner prenait-il la peine de l’informer de ses projets ? Et, bon sang ! qu’attendait-il donc qu’elle répondît ? Elle décida finalement d’exprimer ses encouragements :
— Oh, c’est merveilleux… Je suis persuadée que ce sera là un excellent investissement et…
Il l’interrompit d’un geste de la main.
— Le problème, c’est que ce cher homme semble ne vouloir céder son bien qu’à un bon père de famille… Or, je ne suis pas marié ni proche de l’être. Je me trouve de ce fait dans une position malcommode… Abby, je vous serais gré d’accepter de vous faire passer pour mon épouse.
Abby pencha doucement la tête de côté, doutant d’avoir bien entendu.
— Ne vous méprenez pas, enchaîna Tanner. Il s’agit d’un voyage d’affaires, exclusivement. Vous ne joueriez le rôle de ma femme que le temps d’un week-end…
Oui, elle avait parfaitement entendu. Et cela n’avait rien de réconfortant.
Tanner croisa les bras.
— Euh, je crains de m’être montré un peu abrupt…
— C’est… c’est le moins que l’on puisse dire.
— Vous n’êtes pas mariée ?
— Non, mais…
— Bien, la coupa-t il. Sachez que je serais très honoré que vous acceptiez de me soutenir dans ce projet.
Abby le dévisagea avec insistance.
— C’est une plaisanterie, monsieur ?
— Non, répondit-il simplement.
— Vous souhaitez que je joue le rôle de votre épouse pour le week-end ?
— Oui.
— Pour conclure cette affaire ?
— Exact.
— Exact, répéta-t elle, réprimant une violente envie de rire.
Quelle idée insensée ! Elle, se plier à cette mascarade ridicule ? Elle ne pouvait l’imaginer. Se levant subitement, elle inspira une profonde bouffée d’air et lâcha :
— Désolée.
Tanner l’observa en silence un long moment.
— Faites-moi confiance, dit-il enfin. Je vous dédommagerai largement.
Abby pesa chacun de ses mots.
— Vous êtes en train de me demander de me faire passer pour une autre, le temps d’un week-end ?
Il opina lentement du chef, l’air terriblement sûr de lui, comme si sa requête avait été la chose la plus naturelle du monde. Comme s’il estimait encore plus naturel qu’elle acceptât. Pour qui se prenait-il ? Sans doute ce genre de service aurait-il comblé de joie la moitié des femmes de l’Etat, mais elle n’appartenait pas au rang des fans de C.K. Tanner. Mieux valait qu’il jetât son dévolu sur une autre. Les candidates ne devaient pas manquer !
— Ma réponse est non.
Lui tournant brusquement le dos, elle empoigna son chariot qu’elle poussa sans ménagement jusqu’à la porte du bureau. Là, sur un ton qu’elle espéra le plus neutre possible, elle dit avant de disparaître :
— Bonne journée, monsieur Tanner.
*
* *
Assurément, Abby Mac Grady avait un sacré cran, songeait un peu plus tard Tanner comme le détective privé pénétrait dans son bureau. Il connaissait, à la vérité, peu de femmes de cette trempe. Et pour tout dire, il trouvait en règle générale les gens bien trop prévisibles. Il était rare que l’on parvînt à le surprendre… Plus rare encore que l’on s’avisât de lui résister.
En moins de dix minutes, toutefois, Mlle Mac Grady avait gagné sur les deux tableaux !
Elle l’intriguait et il n’allait pas nier l’attraction qu’elle exerçait sur lui, en dépit de son côté femme sage et honnête. Hum… il lui faudrait demeurer vigilant. Son subterfuge ne fonctionnerait que s’il tenait compte de leurs différences — car de toute évidence tout les opposait.
Mais l’on n’en était pas là. Abby devait auparavant accepter de l’accompagner…
Tanner indiqua un siège au détective. L’homme n’avait disposé que de trois petites heures pour en apprendre le maximum sur Abby Mac Grady. Elle offrait déjà certains atouts qui feraient d’elle une bonne épouse, Tanner en était convaincu. Une certaine vivacité d’esprit, un physique tout à fait agréable…
En revanche, sa garde-robe laissait cruellement à désirer.
Bah ! c’était là un problème qui pourrait être résolu en un petit après-midi…
Plus que tout, qu’elle le détestât cordialement faisait d’elle la candidate idéale. Cette aversion, qu’il ne s’expliquait d’ailleurs pas, lui garantissait que leur arrangement resterait purement professionnel et c’était bien là ce qui l’intéressait. Ne pas s’engager, ne pas nouer de liens…
— Son nom exact est Abigail Mary Mac Grady, commença le détective, son bloc-notes entre les mains. C’est une artiste, diplômée de l’Ecole des Beaux-Arts de Los Angeles en 1998. Elle donne actuellement des cours, les mardi et mercredi soirs, au centre municipal de Yellow Canyon. Mlle Mac Grady occupe un studio près de West Hollywood. Elle adore les fleurs qu’elle cultive en pots sur son balcon. Elle raffole également de la glace menthe-chocolat. Elle aura 25 ans le 7 octobre prochain…
— Ce dimanche donc…
— Oui, monsieur.
— Rien de plus ?
— En si peu de temps, je n’ai guère eu le loisir d’approfondir le sujet.
Tanner n’écoutait plus. Un sourire lourd de mystère flottait sur ses lèvres…

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Mardi 29 Décembre 2009
Credit: Lecture en ligne Harlequin.fr

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